OCTOBRE 2026 — CHRONIQUE POP PHILO

Petit manuel de survie intellectuelle pour qui veut voir le monde en relief

François Birembaux — Professeur-Formateur, Esprit Contemporain · Professeur à l’EDHEC Business School (BBA) · Nice, octobre 2026

REPÈRES EN CHIFFRES

PROBLÉMATISER → ARGUMENTER → RÉDIGER → VOIR LE MONDE EN RELIEF

« Qui n’a qu’un œil solitaire serti au milieu du front est privé de perspective. »

Wajdi Mouawad

Cet été, Christopher Nolan a ressuscité le Cyclope sur écran IMAX. Bien avant lui, le dramaturge Wajdi Mouawad avait fait de Polyphème la figure de tous les pouvoirs qui regardent le monde d’un seul œil. Sa leçon tient en une image : sans deux yeux, pas de profondeur. Problématiser, argumenter, rédiger : voilà nos deux yeux. Voilà, au fond, ce que j’enseigne, du baccalauréat aux concours, des cours particuliers d’Esprit Contemporain aux amphithéâtres de l’EDHEC.

LE RETOUR DU GÉANT

Il mesure plusieurs mètres et ne doit rien aux images de synthèse. Pour son Odyssée, sortie en France le 15 juillet, Christopher Nolan a fait construire un Cyclope mécanique géant. Le public a suivi. En douze jours, le film a franchi les 700 millions de dollars de recettes mondiales. Matt Damon y joue Ulysse. Polyphème y tient son rôle de toujours : celui du monstre qui ne voit que d’un œil.

Le mythe a près de trois mille ans. Il n’a pas pris une ride. Wajdi Mouawad, l’homme d’Incendies et de Littoral, en a tiré un texte bref et fulgurant. Il y relit le chant IX d’Homère comme on lit un fil d’actualité. Tout part d’une évidence d’ophtalmologiste. Pour voir un paysage en relief, il faut deux yeux. Chacun saisit un point de vue légèrement décalé. Le cerveau superpose les deux images. De ce chevauchement naît la profondeur de champ.

Le Cyclope, lui, voit le monde en aplat. Il ignore l’arrière-plan, l’ombre, la face cachée des choses. Mouawad en fait une métaphore politique redoutable : le Cyclope, c’est le pouvoir qui impose un point de vue unique. J’en tire une leçon pédagogique, qui est le fil rouge de mon enseignement.

Penser, c’est apprendre à regarder avec deux yeux. Et cela s’apprend : séance après séance, copie après copie.

INFO — QUI EST WAJDI MOUAWAD ?

Né en 1968 au Liban, Wajdi Mouawad fuit enfant la guerre civile avec sa famille. Après des années à Paris, il grandit au Québec, où il se forme au théâtre. Auteur du cycle Le Sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels), il prend en 2016 la direction du Théâtre national de la Colline, à Paris. Denis Villeneuve a porté Incendies au cinéma en 2010. Son œuvre tourne autour de la guerre, de l’exil et des promesses trahies faites à la jeunesse.

PERSONNE, OU LA REVANCHE DE LA RUSE

Revenons dans la grotte. Ulysse et ses compagnons y sont prisonniers. Un rocher colossal en ferme l’entrée, telle une paupière de pierre. Tuer le monstre ne servirait à rien : aucun Grec ne pourrait ensuite déplacer le bloc. La force brute mène au tombeau. Ulysse choisit donc une autre arme, la culture. Il offre au géant un vin reçu des dieux. Il se présente sous un faux nom : « Personne ». Puis il profite de l’ivresse pour lui crever l’œil avec un pieu d’olivier durci à la braise. Les autres Cyclopes accourent aux cris. « Qui te tue ? » « Personne ! » Ils repartent. Les Grecs s’échappent, agrippés sous le ventre des béliers.

Mouawad résume la morale d’une formule : contre la barbarie, il est sage d’user de moyens dont la finesse échappe à la barbarie. Les Grecs avaient un mot pour cela : la mètis. Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant l’ont décrite dans Les Ruses de l’intelligence (1974).

La mètis ne frappe pas plus fort. Elle pense de biais. Elle invente l’angle que l’adversaire n’a pas prévu.

La pop culture n’a jamais oublié la leçon. En 1973, Mon nom est Personne offre à Terence Hill un western où l’humour désarme les pistoleros. En 2000, les frères Coen transforment John Goodman en vendeur de Bibles borgne dans O Brother, Where Art Thou? : un Cyclope du Mississippi, gourdin à la main. Chaque époque fabrique son Polyphème. La nôtre aussi.

LE CYCLOPE N’EST JAMAIS MORT

Mouawad écrivait au temps du massacre des Rohingyas et d’une Syrie devenue « grotte à l’œil opaque ». Il voyait dans le nazisme, le fascisme, le franquisme et l’« assadisme » les descendants directs du monstre homérique. Leur projet commun ? Interdire toute perspective. Traquer la moindre échappée belle. Car tout volume crée une profondeur, et toute profondeur abrite une ombre qui contredit le pouvoir.

Le régime de Bachar al-Assad est tombé en décembre 2024. Le Cyclope, lui, survit. Mouawad le compare à un lymphome qui revient après la chimiothérapie. Ses formes nouvelles sont plus sournoises. Elles condamnent les dictatures d’hier. Elles nomment « crise » ou « dette » leur œil frontal. Elles imposent leur rythme par la bureaucratie plutôt que par la terreur. Et elles nous rendent complices, nous qui surconsommons et surchauffons la planète.

Le Cyclope moderne ne nous enferme plus de force. Il s’adosse à notre confort pour mieux nous dévorer.

LES CINQUANTE YEUX DU PAON

Face au Cyclope, Mouawad dresse un autre animal : le paon. Jadis, raconte-t-il, les paons dévoraient les Cyclopes. Leur roue déployée exhibait cinquante yeux, préfiguration de la pluralité des points de vue politiques et esthétiques. Le paon devenait l’oiseau démocratique.

La mythologie lui donne raison. Ovide raconte dans les Métamorphoses qu’Héra déposa sur la queue du paon les yeux d’Argos Panoptès, le géant qui voyait tout. Le mot a fait carrière. Jeremy Bentham en tire au XVIIIe siècle le panoptique, une prison où un gardien unique surveille tous les détenus. Michel Foucault en fait en 1975, dans Surveiller et punir, le modèle de nos sociétés de contrôle.

D’où l’inquiétude de Mouawad. Que se passerait-il si le Cyclope et le paon s’alliaient ? L’un imposerait sa loi par la violence économique. L’autre surveillerait chaque résistance de ses cinquante yeux qui ne dorment jamais.

« Ils ont cinquante yeux mais ne regardent que d’un seul œil. »

Wajdi Mouawad

Cette phrase décrit nos écrans avec une précision troublante. Votre fil d’actualité affiche mille sources. Son algorithme, lui, n’a qu’un regard : celui qui vous retient. La multiplicité est apparente ; la vision reste monoculaire. L’intelligence artificielle générative pose une question voisine. Selon l’enquête Ipsos BVA pour Theia d’avril 2026, 80 % des 18-25 ans l’utilisent chaque semaine, 41 % chaque jour. L’outil n’est pas un monstre. Mais il délivre une réponse fluide, d’une seule voix.

Or une réponse n’est pas un point de vue. Encore faut-il savoir en construire un second.

LE SECOND ŒIL S’APPELLE PROBLÉMATIQUE

Comment acquérir ce second œil ? Par une gymnastique précise, que l’école française nomme problématisation. C’est par elle que commence chacun de mes accompagnements, avant même d’écrire une ligne. Elle repose sur une distinction simple. Le thème désigne un champ : l’intelligence artificielle. Le sujet découpe ce champ : l’IA à l’école. La problématique transforme le sujet en question qui fait débat : l’IA libère-t-elle l’élève de l’effort de penser, ou lui en impose-t-elle un nouveau ? La thèse, enfin, y répond par une prise de position, tranchée ou nuancée.

À RETENIR — LES QUATRE ÉTAGES DE LA PENSÉE

  • Thème : un champ de réflexion, plus ou moins délimité.
  • Sujet : le découpage précis de ce champ.
  • Problématique : la question qui dirige la réflexion — une intuition formalisée, qui engage celui qui la pose.
  • Thèse : la réponse argumentée, tranchée ou nuancée, que l’on s’attache à démontrer.

La problématique fonctionne exactement comme la vision binoculaire. Elle superpose deux regards sur le même objet. Elle fait apparaître la tension entre eux. Sans tension, pas de relief. Un sujet sans problème est un paysage plat. Les chercheurs parlent de knowledge gap : le trou dans la connaissance, la pièce manquante du puzzle. C’est précisément là que commence la profondeur.

Vient ensuite le plan. Il n’a rien d’une case administrative à cocher. C’est une grille de lecture qui garantit la clarté du raisonnement. Le plan présentatif expose : description, chronologie, thèmes. Le plan appellatif débat : avantages et inconvénients, thèse, antithèse, synthèse. Le plan représentatif démontre : faits, causes, conséquences, ou problème et solution.

La dialectique, au fond, est une machine à loucher intelligemment. Un œil sur la thèse, un œil sur l’antithèse, et un cerveau qui fusionne les deux dans la synthèse.

CONVAINCRE, PERSUADER, DÉLIBÉRER

Le texte de Mouawad est aussi une leçon de rhétorique en acte. Il raisonne par analogie : le Cyclope ressemble au dictateur. Il convoque l’autorité : Homère, rien de moins. Il recadre le réel : la dictature devient un lymphome. Il s’achève sur une clameur qui cherche à nous émouvoir. Les Anciens auraient reconnu les trois devoirs de l’orateur : probare, conciliare, movere. Prouver, rallier, émouvoir.

Toute argumentation conjugue trois verbes. Convaincre, c’est s’adresser à la raison par des preuves ordonnées. Persuader, c’est toucher la sensibilité par des valeurs et des images partagées. Délibérer, c’est peser plusieurs thèses avant de décider. Pascal l’avait noté : l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre. Mais la persuasion a sa pente fatale. Coupée de la raison, elle glisse vers la manipulation : flatter, affoler, caricaturer.

C’est l’éloquence du Cyclope. Elle émeut sans jamais démontrer.

La délibération, au contraire, est l’art des deux yeux. Montaigne voulait « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». On ne délibère jamais seul. On délibère avec un contradicteur, réel ou imaginaire. Le jury d’assises délibère. La démocratie délibère. Une bonne dissertation aussi.

ÉCRIRE COURT POUR VOIR LOIN

Reste l’épreuve de vérité : l’écriture. Une pensée floue produit des phrases floues. L’inverse est vrai aussi.

L’architecture d’abord. Le journalisme enseigne la pyramide inversée : titre, chapô, attaque, développement, chute. Le développement occupe 80 % du texte et répond au comment et au pourquoi. Un paradoxe guide le geste : l’introduction vient en premier dans la conception, mais en dernier dans la rédaction. On ne présente bien que ce qu’on a déjà pensé. L’article que vous lisez suit ce schéma. Vérifiez.

Vient ensuite la phrase. Je donne à mes élèves sept règles d’or, héritées de l’école du journalisme.

POINTS CLÉS — LES SEPT RÈGLES D’OR DE LA RÉDACTION

  1. Écrire des phrases courtes, autour de douze mots.
  2. Une seule idée, une seule information par phrase.
  3. L’essentiel de l’information en début de phrase.
  4. Le vocabulaire dans son sens premier.
  5. Une construction simple : sujet, verbe, complément.
  6. La forme active.
  7. Une ponctuation juste.

Ces règles ne sont pas une cure d’amaigrissement du style. Elles sont une hygiène démocratique. Le Cyclope adore le jargon et la voix passive. « Des mesures ont été prises » : par qui ? La forme active oblige à nommer l’agent. Elle rend chacun responsable de ses actes, et de ses phrases.

La clarté est une politesse. C’est aussi une arme.

Et l’IA ? Elle existe. Pourquoi s’en priver ? Le mauvais usage consiste à se contenter de ce qu’elle produit : un copier-coller amélioré. Le bon usage commence après la réponse. On élimine les platitudes. On vérifie les sources. On personnalise. On cherche l’angle que la machine n’a pas vu. Les jeunes l’ont compris avant les institutions. Selon la même enquête Ipsos, 77 % jugent qu’il faut désormais apprendre davantage à juger qu’à mémoriser. Et 69 % pensent qu’il faut apprendre encore plus qu’avant pour se démarquer d’une IA.

« On ne peut pas être original (à l’origine de tout). Il faut s’efforcer d’être singulier. »

Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021

CHAQUE MATIÈRE, UN ŒIL DE PLUS

Voilà pourquoi j’enseigne des disciplines en apparence dispersées : au lycée, en tronc commun comme en spécialité ; en classes préparatoires ; pour les concours ; à l’EDHEC. Elles poursuivent un seul but : multiplier les points de vue sans perdre la netteté du regard.

La philosophie et les humanités, littérature et philosophie (HLP) donnent l’œil du concept. Définir, distinguer, problématiser : Socrate n’a jamais rien fait d’autre. Le Cyclope affirme ; le philosophe questionne.

L’histoire-géographie et la géopolitique (HGGSP) offrent l’œil de la profondeur. Le temps long ajoute des plans au paysage. Les échelles changent la focale. Une carte du monde vue de Pékin ne ressemble pas à celle vue de Washington. La géopolitique est, littéralement, une science des points de vue.

Les sciences économiques et sociales aiguisent l’œil de la causalité. Mesurer, modéliser, distinguer corrélation et causalité. Bref, résister aux évidences qui n’en sont pas.

Le français, en Première comme en classes préparatoires (B/L, D1 droit-économie, prépas scientifiques, où dissertation et résumé décident de bien des rangs), cultive l’œil de l’interprétation. Lire un apologue, un conte philosophique, un essai, c’est apprendre à repérer l’argumentation indirecte. Voltaire le savait : « Les meilleurs livres sont ceux qui font faire la moitié du chemin au lecteur. » Mouawad relisant Homère ne fait pas autre chose.

Le Grand Oral du bac, la note de synthèse et le grand oral du CRFPA, la question contemporaine, les QRC et le cas pratique de l’INSP, les épreuves de Sciences Po exigent enfin l’œil de la délibération. Synthétiser des sources contradictoires. Trancher. Prendre la parole devant un jury, sans filet. C’est le moment où l’on cesse de regarder pour commencer à agir.

À l’EDHEC, où j’enseigne la géopolitique et la science politique aux étudiants de BBA, la leçon se prolonge. Futurs managers, ils dirigeront des entreprises dans un monde que ni un tableur ni un seul regard ne suffisent à décrire. Les soirées Pop philo d’Esprit Contemporain, enfin, ouvrent ces questions à tous : on y lit Homère avec Nolan, Patočka avec l’actualité.

LA MÉTHODE DES DEUX YEUX, CONCRÈTEMENT

Tout cela pourrait rester une belle image. Mon travail consiste à en faire une méthode. Chaque accompagnement part du référentiel du programme ou du concours visé. Il tient compte du niveau de chacun et du but à atteindre. Puis il avance par étapes, toujours les mêmes, toujours exigeantes.

D’abord, voir : distinguer le thème du sujet, repérer la tension, formuler la problématique. Ensuite, construire : choisir un plan, hiérarchiser les arguments, chercher l’exemple qui fait mouche. Enfin, écrire : des phrases courtes, actives, claires. L’IA trouve ici sa juste place. Elle peut proposer une première réponse. L’élève apprend à la discuter, à la vérifier, à la dépasser.

INFO — CE QUE PROPOSE ESPRIT CONTEMPORAIN

  • Des cours personnalisés, individuels ou en groupe, en adéquation avec le référentiel du programme.
  • Des modes de raisonnement fondamentaux, des repères notionnels, des fiches synthétiques et des fiches-méthode.
  • Des tests à chaque séance, pour mesurer la progression.
  • Une disponibilité entière pour l’élève, et des comptes rendus réguliers aux parents.
  • Lycée (tronc commun et spécialités), classes préparatoires, concours : Sciences Po, CRFPA, INSP.

LA SOLIDARITÉ DES ÉBRANLÉS

Le texte de Mouawad se clôt sur une image saisissante. Si Ulysse revivait son odyssée, il serait prisonnier d’une grotte autrement sophistiquée. Dessinée par les plus grands architectes. Défendue par les meilleurs avocats. Protégée par les lobbys, adossée à la finance, reliée au monde par ses propres satellites. Alors les compagnons d’Ulysse uniraient leurs voix, de Bucarest à Nairobi, de Kiev à Ramallah, de Marseille à Djerba. Et monterait une clameur : où sont donc les foudres de Zeus ?

Contre le Cyclope, Mouawad oppose une formule : la « solidarité des ébranlés ». Il l’emprunte au philosophe tchèque Jan Patočka, qui la forge en 1975 dans ses Essais hérétiques. Porte-parole de la Charte 77, Patočka meurt en 1977, après des interrogatoires de la police politique. Mouawad a confié sur France Culture que cette idée avait bouleversé sa vie. Elle circule encore : en cette rentrée 2026, Beata Umubyeyi Mairesse publie chez Julliard un récit qui porte ce titre.

Être ébranlé, c’est perdre ses certitudes. C’est aussi le premier geste de la pensée. Le Cyclope, lui, n’est jamais ébranlé. Il ne doute pas. Il ne voit qu’un plan.

Alors, où sont les foudres de Zeus ? Pas dans le ciel. Elles logent dans une question bien posée, un argument éprouvé, une phrase claire. Ulysse n’a pas vaincu Polyphème par les muscles. Il l’a vaincu par un mot : « Personne ». L’arme des faibles a toujours été le langage. Transmettre cette arme, c’est le pari d’Esprit Contemporain.

LE CYCLOPE A UN ŒIL. VOUS EN AVEZ DEUX. APPRENONS ENSEMBLE À NOUS EN SERVIR.

François Birembaux · Professeur-Formateur · Esprit Contemporain — Nice, octobre 2026

INFO — PRENDRE RENDEZ-VOUS

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SOURCES & RÉFÉRENCES