Chronique de rentrée au sein de l’EDHEC · BBA1 & BBA2 · septembre 2026

Pourquoi le cours dispensé n’a rien d’une option de culture générale

Par François Birembaux, enseignant à l’EDHEC Business School (BBA1 & BBA2)

Un tableur calcule des marges ; il n’a jamais vu venir un embargo, un blocus numérique ou un char d’assaut. Trente ans après la « fin de l’Histoire », la géopolitique revient cogner à la porte des conseils d’administration — et les écoles de commerce, qui avaient rangé la carte du monde au grenier, doivent réapprendre à la lire. Voici pourquoi ce cours n’a rien d’une option de culture générale.

Repères

Francis Fukuyama en avait fait un livre culte, aussitôt cité dans tous les amphis de sciences po et de commerce : le monde serait désormais plat, interconnecté, régi par le marché et par la raison — la géographie réduite à un détail logistique, la politique à une ligne dans les « risques annexes » du business plan. Trop de générations de futurs cadres ont ainsi appris à lire un bilan, un chiffre d’affaires, un tunnel de conversion. Personne ne leur a appris à lire une carte.

Ce texte n’est pas un plaidoyer pro domo pour deux années de cours. C’est un constat : la violence n’a jamais pris sa retraite, elle a seulement changé de costume. Encore faut-il, pour la voir venir — dans un board, une chaîne d’approvisionnement ou un fil TikTok —, savoir la lire dans ses trois langues.

Coup n° 1 — La violence qui se voit

Johan Galtung, sociologue norvégien fondateur des études sur la paix, distinguait dès 1969 trois visages de la violence. Le premier est celui qu’on filme : la violence directe, celle des armes. Carl von Clausewitz l’avait résumée dès 1832 dans une formule devenue proverbiale à force d’être vraie — « la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens ». En 2025, la planète a battu un record qu’on croyait enterré avec le siècle dernier : 65 conflits armés actifs, un sommet inédit depuis 1945, et 117 millions de personnes chassées de chez elles. Taïwan, qui fabrique à elle seule 90 % des semi-conducteurs les plus avancés au monde, reste le point du globe le plus surveillé par tous les états-majors — otage de la dynamique que l’universitaire américain Graham Allison a baptisée le « piège de Thucydide » : quand une puissance dominante voit son rang disputé par une puissance montante, l’Histoire, statistiquement, tourne mal. Sparte contre Athènes, hier ; Washington contre Pékin, aujourd’hui.

Demandez à Carlsberg. Le brasseur danois pensait gérer une usine en Russie ; il gérait, sans le savoir, une position géopolitique. En juillet 2023, Moscou place sa filiale Baltika sous contrôle de l’État par décret présidentiel. Bilan à l’arrivée : 5,47 milliards d’euros de pertes actées sur l’exercice 2023, et un PDG qui qualifie publiquement l’opération de « vol ». Le cours de commerce international ne l’y avait pas préparé. Le cours de géopolitique, si.

La violence directe n’a jamais quitté le monde. Elle a seulement quitté les radars du savoir.

Coup n° 2 — La violence qui ne dit pas son nom

Le deuxième visage du triangle de Galtung ne tire jamais un coup de feu : c’est la violence structurelle, celle des rapports de force qui privent, sans bruit, des populations ou des entreprises entières de ce dont elles ont besoin. En 2026, sa grammaire, c’est le tarif douanier. Le taux moyen appliqué par les États-Unis à leurs importations est passé de 2,4 % à 17,3 % en huit mois. Apple fabrique encore 90 % de ses iPhone en Chine : un iPhone 17 pourrait coûter jusqu’à 40 % plus cher à produire à cause d’une ligne dans un décret que Tim Cook n’a pas signé. Il n’a jamais tiré une seule cartouche. Il navigue quand même en zone de guerre.

Ajoutez la dédollarisation partielle des BRICS+ — 35 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, excusez du peu — et une Chine qui contrôle plus de 80 % du raffinage mondial des terres rares : le lithium et le cobalt sont un peu les épices de Dune, en moins photogénique. Qui tient le désert tient l’Empire ; qui tient l’usine de raffinage tient la voiture électrique. Les chercheurs Henry Farrell et Abraham Newman ont un nom pour ce basculement : l’« interdépendance armée ». Le libre-échange, cette promesse de paix perpétuelle chère aux libéraux du XIXe siècle, est devenu l’arme préférée de la rivalité des puissances.

On appelle ça la géoéconomie. Ce n’est pas un module optionnel : c’est la grammaire dans laquelle s’écrivent, désormais, tous les plans stratégiques.

Coup n° 3 — La violence qu’on ne voit jamais venir

Reste la plus sournoise des trois : la violence culturelle — celle qui rend l’autre acceptable, le récit qui légitime, l’algorithme qui trie ce qui mérite votre indignation. Max Weber définissait l’État comme la seule institution en droit d’exercer, sur un territoire donné, la violence légitime. Il n’avait pas prévu Starlink. Depuis 2022, une entreprise privée — celle d’un seul homme — conditionne, selon son bon vouloir, les communications de l’armée ukrainienne. Une multinationale qui exerce, de fait, une fonction régalienne : voilà à quoi ressemble le pouvoir au XXIe siècle, et voilà pourquoi Joseph Nye a dû inventer de nouveaux mots — soft power, sharp power, digital power — pour décrire des formes de coercition qui ne cassent jamais une seule vitre.

TikTok en est l’exemple le plus limpide : outil d’influence culturelle et, selon les chercheurs Christopher Walker et Jessica Ludwig, instrument de ce sharp power qui manipule une perception plutôt qu’il ne séduit une opinion. Washington, Pékin et Bruxelles défendent aujourd’hui trois modèles rivaux de souveraineté numérique, et aucun des trois ne maîtrise entièrement la chaîne — des données jusqu’aux terres rares qui font tourner les serveurs. Diriger une entreprise dans dix ans, ce sera choisir dans lequel de ces trois mondes on joue.

Trois violences, un seul monde : celle qu’on voit venir, la guerre ; celle qu’on subit sans la voir, la structure ; celle qu’on ne voit jamais venir, le récit qu’on nous raconte.

La vraie propédeutique

Rien de tout cela n’est une option de culture générale à cocher entre deux études de cas marketing. La chaîne d’approvisionnement, les sanctions, les contrôles à l’export, l’instabilité réglementaire : c’est devenu, au même rang que la finance ou le marketing, une compétence stratégique de premier plan. ASML, l’entreprise néerlandaise qui détient le monopole mondial de la lithographie EUV — la machine sans laquelle aucune puce avancée ne voit le jour —, l’a compris avant tout le monde : sa position n’est pas un simple avantage commercial, c’est un levier géopolitique. Toyota, qui garde six mois de stocks quand ses concurrents misent sur le flux tendu, avait vu venir la pénurie des années avant qu’elle n’éclate. Diversifier ses fournisseurs, lire un rapport de l’OMC comme on lit un bilan, repérer un risque politique avant qu’il ne devienne une ligne de pertes : voilà ce qu’on appelle, en Bachelor, la propédeutique. Le mot fait peur, l’idée est simple — c’est la grammaire qu’il faut posséder avant de pouvoir écrire une phrase qui tient debout.

C’est très exactement ce que couvrent, à l’EDHEC, les deux années de Bachelor consacrées à ces questions. En BBA1, la grammaire pure : ce qu’est un État, un gouvernement, une nation ; comment se fabriquent le pouvoir, l’autorité, la légitimité ; ce que recouvrent, au juste, le libéralisme, le conservatisme et les idéologies qui structurent encore chaque débat public. En BBA2, la syntaxe appliquée : guerre et paix, gouvernance économique mondiale, guerres commerciales, Chine et Taïwan, BRICS et multipolarité, souveraineté numérique, climat et énergie — l’entreprise elle-même comme acteur géopolitique à part entière. Et ce monde qu’on y apprend à lire, le cours se garde bien de le présenter comme une évidence : l’ordre international hérité de Westphalie et de 1945 est aujourd’hui ouvertement contesté par un Sud global qui ne l’a pas écrit et n’a pas toujours eu voix au chapitre. Comprendre le monde, ici, ce n’est pas apprendre une seule carte. C’est apprendre à lire toutes celles qui s’affrontent pour la même table.

Ce qui ne s’improvise pas

Hannah Arendt faisait une distinction que tout futur dirigeant devrait garder en tête : le pouvoir et la violence ne sont pas la même chose. La violence, expliquait-elle en substance, surgit précisément là où le pouvoir — cette capacité à agir ensemble, à convaincre plutôt qu’à contraindre — a déjà échoué. Apprendre à penser le monde en géopoliticien, ce n’est donc pas apprendre à mieux se battre. C’est apprendre à repérer, avant tout le monde, l’endroit exact où le pouvoir cède la place à la force, pour ne jamais s’y trouver en simple spectateur.

Le monde ne demandera l’avis de personne avant de rallumer une guerre commerciale, de couper un câble sous-marin ou de fermer un détroit. Vous serez peut-être aux commandes en 2027.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la science politique et la géopolitique vous concernent. C’est de savoir depuis combien de temps vous avez cessé de les regarder.

François Birembaux enseigne la science politique en BBA1 et la géopolitique en BBA2 à l’EDHEC Business School.